Très souvent interpellée par l'un ou l'autre de mes correspondants au sujet de la réforme des retraites, j'ai constaté que les mêmes questions reviennent souvent, et j'ai donc décidé de rédiger, sous la forme commode d'un question-réponse, l'essentiel de ce qu'il y a à savoir sur cette thématique.
1.- Nombre de voix s'élèvent pour dénoncer le caractère unilatéral des décisions relatives à la réforme des retraites. Plusieurs prétendent qu'en fait de "consultations", tout est plus ou moins joué, avec des négociations de pure forme dévolues à des éléments accessoires. Qu’en est-il en réalité ?
De fait, il faut reconnaître que l'ensemble des discussions a été mené de manière rigoureuse et cadrée, eu égard à l'urgence de la situation. Contrairement à un pays comme la Suède, qui a multiplié études et enquêtes pendant plus de quatorze ans avant d'initier une réforme de son système de retraite, nous-mêmes sommes confrontés à un état de fait qui ne saurait autoriser lenteurs et piétinements. Cela dit, les prescriptions arrêtées par le gouvernement sont favorables, puisqu'elles excluent aussi bien la hausse des cotisations que la baisse des pensions ! Il faut donc agir sur les paramètres restant dont, en particulier, l'âge de départ à la retraite.
2.- Puisque le report de l’âge de départ à la retraite n’est pas inscrit dans le programme électoral du Président de la République, pourquoi prendre le risque de s’engager dans une telle réforme à quelques mois seulement du lancement de la campagne aux présidentielles ?
Par son essence même, la crise financière brutale provoquée par les transactions spéculatives de certains affairistes dépourvus d'éthique était difficilement conjecturale. Si des prévisions avaient pu être conduites, le Chef de l'Etat n'aurait certainement pas hésité à inscrire dans son programme électoral des mesures fortes en faveur du maintien de notre système de retraite par répartition. Il faut bien comprendre qu'en quelques mois, la crise a profondément modifié le paysage social et économique de la France et, de fait, a mis en lumières certains défaillances de notre système. Le Président de la République en a d'ailleurs tirer des conséquences immédiates : "La crise appelle à accélérer le rythme des réformes, non à la ralentir !".
3.- Quels facteurs objectifs motivent une certaine hostilité du public vis-à-vis de ce projet du rallongement du temps de travail ?
Sur ce point, les choses sont assez claires, et faciles à expliquer. Il se trouve que dans leur souhait légitime de rester compétitives face à leurs concurrents des pays en voie de développement, nos entreprises sont au pied du mur. Il faut réduire les coûts, encore et encore. Comme il est difficilement envisageable de diminuer les rémunérations des salariés, c'est aux effectifs qu'on s'attaque, et le personnel restant se trouve soumis à des rythmes épuisants, destructeurs, dont certains ne se relèvent pas. Arrivés en fin de carrière, beaucoup sont exténués, et voient d'un mauvais œil la perspective de tenir encore plusieurs mois, voire plusieurs années. En ce domaine, nous serions bien inspirés de chercher à adapter les schémas suivis avec succès dans les pays d'Europe du Nord, par exemple, qui visent la compétitivité par d'autres voies, innovation et qualité en tête.
4.- S'engager dans un processus de réformes est-il vraiment incontournable pour assurer la retraite de nos concitoyens et l’équilibre des systèmes de retraite par répartition ?
Comment penser le contraire ? L'effondrement de la pyramide des âges (1) consécutif au « baby-boom » de l’après-guerre et l’allongement de la longévité (2) fragilisent considérablement le pacte transgénérationnel dont notre système de retraite est tributaire : les prévisions statistiques menacent la France d’atteindre en 2050 un ratio de 1,2 actifs pour un retraité (contre 1,8 en 2010). Ce déséquilibre démographique pourrait, à terme, induire des conflits intergénérationnels dont les effets seraient désastreux pour notre société. Aujourd’hui, 2 jeunes sur 3 ne croient plus en notre mode de retraite par répartition !
Cette année déjà, une retraite sur dix ne peut être financée sans un recours à la dette, soit au total un financement supplémentaire de 32 milliards d’euros pour cette seule année 2010 ! En 2050, cette somme s’élèvera à 102 milliards par an. Comment croire un seul instant que les générations futures seront en mesure de payer la lourde ardoise de leurs aînés ?
- Alors que la population des moins de 60 ans stagnera, celle des plus de 60 ans passera de 15,5 millions en 2010 à 23 millions en 2050.
- Si une femme née en 1946 a une espérance de vie de 78 ans (75 ans pour un homme), une femme née en 2009 a une espérance de vie de 87 ans (82 ans pour un homme).
5.- Beaucoup trouvent anormal que les retraites soient financés exclusivement par les revenus d'activité. Quid des revenus du capital, des valorisations immobilières tonifiées par les exonérations fiscales accordées par l'Etat ?
En ce domaine, il convient de faire preuve d'un minimum de pragmatisme. Soyons clairs : taxer sans vergogne les revenus du capital reviendrait, à court terme, à chasser de notre territoire leurs bénéficiaires directs. Hors, c'est exactement ce qu'il faut éviter à tout prix pour notre économie, qui paierait au prix fort des expatriations en grand nombre.
6.- Est-il raisonnable de prolonger la durée de cotisation des travailleurs alors que les séniors sont victimes de mesure de licenciement ?
Avant de répondre à cette question, précisons un point : de nombreux séniors (femmes et hommes) témoignent régulièrement de leur souhait de prolonger leurs activités professionnelles au-delà de 65 ans, pour des raisons d’ailleurs très diverses qui peuvent être un intérêt pour la nature du poste proposé, la quête d’un épanouissement personnel, le maintien d’un niveau de vie ou tout simplement, la recherche d’un équilibre psychologique. Mais pour revenir à votre question, ne croyez pas que le report de l’âge de départ à la retraite n’aura aucun effet sur l’âge de cessation d’activité. Les études statistiques les plus récentes, conduites à l’échelle européenne, mettent en exergue le « principe de bord » qui affirme que la cessation d’activité n’est en fait qu’un phénomène d’anticipation du départ à la retraite. En d’autres termes, si les séniors accèdent plus tardivement à la retraite, ils seront également plus tardivement victimes des mesures de licenciement prises à leur encontre.
7.- Est-il cohérent de maintenir les séniors en activité, alors que les jeunes peinent tant à s’insérer durablement dans la vie active ?
On a longtemps estimé que réduire le chômage des jeunes impliquait de sortir les seniors du marché du travail. Si l’expérience passée montre que cette logique est fausse, c’est tout simplement parce que le profil d’un jeune ne peut être comparé à celui d’un sénior : le recrutement du premier présente autant d’atouts (puissance physique, capacité d’adaptabilité, force d’innovation, connaissance actualisée dans un secteur d’activités,…) que le maintien du second, riche d’une très longue expérience à laquelle aucun principe appris, aucune connaissance livresque ne saurait se substituer. Jeune et sénior ont tant à gagner à travailler ensemble, l'un instruisant l'autre, le second dynamisant le premier, chacun apportant son ouverture, ses connaissances, son enthousiasme, sa joie de vivre, et tout le monde sortant bénéficiaire de l'aventure. Le temps est venu pour notre société de rentrer dans une véritable « logique de solidarité intergénérationnelle» qui veut que le travail du sénior ne se développe pas au détriment de l’emploi du jeune. Pourquoi ne pas essayer ?
8.- Quid des régimes spéciaux, ou encore des différences de formules entre les salariés du public et du privé ?
C'est une bonne question, et il convient d'y répondre avec précision, dans la mesure où le sentiment qu'il existe des différences de traitement a pu générer dans l'esprit du public un sentiment d'injustice bien compréhensible.
Il faut le savoir, les fonctionnaires cotisent désormais sur une période alignée exactement sur celle de leurs homologues du secteur privé, et cela depuis 2003. Quant aux régimes spéciaux que vous évoquez (RATP, SNCF, EDF...), l'allongement de leurs durées de cotisa- cotisation est à l'étude, et doit être mené par l'action conjointe des directions et des syndicats de chacune de ces entités.
9.- Pourquoi ne pas encourager la retraite par capitalisation ?
Très honnêtement, la retraite par capitalisation n'est nullement la panacée que présentent ses promoteurs.
Sur le plan purement théorique, une analyse rapide nous montre que ce système est perdant à long terme, et cela pour plusieurs raisons faciles à saisir. D'une part, il se trouve que les excellents rendements des systèmes de capitalisation enregistrés sur les marchés financiers sont imputables aux cotations exceptionnelles des entreprises sur lesquelles ils ont misé. Si le dit système devait se généraliser, il faudrait se référer à des cotations moyennes, et les taux annoncés ne pourraient être tenus. Plus flagrant encore est l'argument énonçant le fait que payer des pensions sous-entend la nécessité de retirer une grande partie des gains du marché, d'où une chute drastique des rendements subséquents. Comment, dans ces conditions, défendre encore l'opportunité du système de retraite par capitalisation, dont les expériences tentées à l'étranger ont montré le caractère illusoire et décevant. Certes, d'aucuns ont pu y voir une façon, pour un gouvernement, de se défaire des aléas conjoncturaux imposant d'impopulaires hausses des cotisations qui seraient imputables, alors, aux seuls leaders des fonds de pension, mais aussi un moyen favorable, pour lesdits leaders, de lever des fonds considérables à des fins de spéculation. Nos seniors, en tout cas, ne sauraient sortir gagnants de tels dispositifs, et c'est de cela que nous souhaitons nous préoccuper pour l'heure.
10.- Un petit mot pour conclure ?
Un objectif majeur, outre la construction d'un système de retraite sûr et pérenne, est l'uniformisation des mesures, des régimes, dans un esprit de justice et d'équité. Certes, beaucoup de choses restent à faire dans cette direction ! Par exemple, pourquoi les actifs non imposables payent-ils la CSG alors que les retraités non imposables en sont automatiquement exonérés ? C'est en levant les contradictions et en instaurant des conditions nouvelles, rationnelles et justes, que nous obtiendrons des résultats satisfaisants et durables.
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